Tout le monde a un plan IA, presque personne ne prouve le gain
Fin septembre, le fonds américain a16z (Andreessen Horowitz) a publié son état des marchés : 90 pages de graphiques sur la tech et l'IA. Je l'ai lu en entier. Le rapport raconte une croissance hors norme. Mais un de ses graphiques dit autre chose : dans les 500 plus grandes entreprises américaines, presque toutes ont un plan IA, et aucune ne publie un gain isolé et suivi dans le temps. C'est ce graphique qui m'intéresse, parce qu'il concerne chaque dirigeant, ici aussi.
1Ce que dit le rapport, en bref
La thèse d'a16z tient en une phrase : la tech n'est plus un secteur, c'est elle qui fait le cycle de toute l'économie. Quelques chiffres du rapport [1] :
- la tech a fourni environ 76 % de la croissance des bénéfices des 500 plus grandes entreprises cotées américaines (le S&P 500) en 2026 ;
- les géants du numérique (Alphabet, Amazon, Meta, Microsoft, Oracle) investissent 777 milliards de dollars cette année, contre 97 milliards en 2020 ;
- les revenus d'OpenAI et d'Anthropic passeraient de 23 milliards de dollars en 2025 à environ 100 milliards en 2026, une estimation que le rapport assortit lui-même d'un point d'interrogation.
Pour a16z, ce n'est pas une bulle : les bénéfices montent plus vite que les cours. Je reviens plus bas sur cet argument. Mais le rapport contient aussi des chiffres sur l'usage réel de l'IA, et ce sont eux qui parlent à un dirigeant.
274 % ont un plan, 0 % prouvent le gain
Le graphique vient du gestionnaire d'actifs Apollo, repris par a16z [1]. Il classe les entreprises du S&P 500 selon ce qu'elles disent publiquement de l'IA, du simple objectif jusqu'au gain mesuré.
Source : Apollo, 11 septembre 2026, repris par a16z, State of Markets, diapositive 27.
Lisons-le de haut en bas. Trois entreprises sur quatre ont un plan. Sept sur dix utilisent déjà l'IA et en comptent les utilisateurs. Trois sur dix avancent un chiffre de résultat. Mais quand on demande un indicateur suivi trimestre après trimestre, il n'en reste que 2 %. Et un gain isolé, distingué de tout le reste et suivi dans la durée : aucune.
Ce n'est pas forcément que l'IA ne rapporte rien. Une autre étude citée dans le rapport (Morgan Stanley) montre que la part d'entreprises du S&P 500 qui avancent un effet chiffré de l'IA est passée d'environ 4 % début 2023 à près de 30 % mi-2026. C'est que mesurer un gain proprement est difficile : il faut un point de départ, un indicateur stable, et la patience de le suivre.
3Une petite minorité tire tout
Le deuxième enseignement du rapport : la moyenne cache un écart énorme [1].
- Selon le cabinet d'analyse YipitData, le 1 % d'entreprises qui dépense le plus en IA dépense environ 8 fois plus que le top 10 %.
- Selon OpenAI, les entreprises « de pointe » (le top 10 %) consomment aujourd'hui environ 8 fois plus d'IA que l'entreprise typique. Depuis avril 2025, leur consommation a été multipliée par 17, celle de l'entreprise typique par 2.
- Toujours selon OpenAI, 21 % des utilisateurs de ces entreprises de pointe se servent des modules complémentaires de ChatGPT (les « plugins »), contre 9 % dans l'entreprise typique.
- Depuis février 2026, les agents (des programmes qui enchaînent des tâches seuls) consomment plus d'IA que les humains sur la plateforme OpenRouter.
Autrement dit, la croissance ne vient pas de tout le monde. Elle vient d'une minorité qui a dépassé le stade de « l'abonnement pour chacun » et qui a intégré l'IA dans ses processus.
4Le frein n'est pas le prix
On entend souvent que l'IA coûte cher. Les chiffres repris par a16z disent l'inverse [1] :
- selon McKinsey (août 2026), seules 20 % des organisations disent avoir limité leur usage de l'IA à cause du coût ; dans l'ingénierie et la construction, c'est 22 % ;
- dans tous les secteurs sauf un, une majorité d'entreprises prévoit d'augmenter ses dépenses d'IA l'an prochain ;
- selon Goldman Sachs, le coût de l'IA a autant baissé en 3 ans que celui des ordinateurs personnels en 15 ans.
Si le prix n'est pas le frein, le frein est ailleurs : savoir où appliquer l'IA, former les équipes, et mesurer le résultat.
5Côté ménages : 2 % paient eux-mêmes
Le rapport cite un chiffre qui circule beaucoup : environ 2 % des foyers américains paient un abonnement IA. Il est exact, mais il faut savoir ce qu'il mesure.
| Source | Chiffre | Ce qui est mesuré |
|---|---|---|
| PNC, banque américaine, repris par a16z | 2,2 % (avril 2026) | Paiements par carte de ses clients |
| Bank of America Institute | environ 3 % (mars 2026) | Paiements par carte de ses clients |
| Stanford, cité par Magica | 25,5 % des utilisateurs | Accès payant déclaré, y compris payé par l'employeur |
Le 2 % ne compte que les foyers qui paient eux-mêmes, avec leur carte. Il exclut la version gratuite, les abonnements payés par l'employeur ou l'école, les comptes partagés et l'IA incluse dans un autre service [3]. Ce n'est pas « 2 % utilisent l'IA ».
Pour l'instant, l'argent de l'IA vient donc surtout des entreprises. Ce qui ramène à la question précédente : si les entreprises paient, elles devront tôt ou tard montrer ce que ça leur rapporte.
6Ce que j'en retiens pour un dirigeant
Si les 500 plus grandes entreprises américaines, avec leurs moyens, n'arrivent pas encore à prouver le gain, une PME n'a aucune raison de culpabiliser. Mais elle a une carte à jouer : elle est plus petite, donc plus facile à mesurer. Voici ce que j'en tire.
- Choisir l'indicateur avant l'outil. Temps passé, délai, erreurs, nombre de relances : un seul chiffre, que l'on sait déjà mesurer aujourd'hui.
- Noter le point de départ. Sans « avant », il n'y aura jamais d'« après ». Une semaine de relevé suffit souvent.
- Commencer par un seul processus. Mieux vaut un usage profond et mesuré que dix usages en surface. C'est exactement l'écart entre la minorité de pointe et les autres.
- Suivre dans la durée. Un gain qui ne tient qu'un mois n'en est pas un. C'est l'étape où 98 % des grandes entreprises décrochent.
Le chef de chantier envoie chaque jour ses remontées par messagerie : avancement, besoins, incidents. Avant de brancher une IA qui les trie et les résume, on compte le temps passé chaque semaine à relire, recouper et relancer.
On met l'IA en place sur ce seul flux. Un mois plus tard, on recompte le même temps, de la même façon. Si l'écart est là et qu'il tient, on a une preuve. Sinon, on ajuste ou on arrête, sans avoir tout changé.
C'est l'idée de Tadrij IA : avancer pas à pas, et vérifier chaque marche avant de monter la suivante.
7À lire avec recul
Ce rapport est riche et bien sourcé. Il faut pourtant le lire en sachant qui parle.
- a16z investit massivement dans l'IA. Plusieurs des « preuves » présentées viennent de sociétés de son propre portefeuille, ce que le rapport signale en petits caractères.
- Un graphique ne prouve pas ce que dit son titre. La diapositive « L'IA sauve des vies » compare la mortalité dans des hôpitaux qui utilisent plus ou moins l'IA. Les marges d'erreur des deux groupes se chevauchent largement : on ne peut rien en conclure.
- L'argument « pas de bulle » laisse un point de côté. Les géants du numérique dépensent désormais tout l'argent qu'ils gagnent : leur trésorerie disponible tombe près de zéro, voire en dessous, jusqu'en 2028. Avec Nvidia, ils empruntent environ 320 milliards de dollars en 2026 pour continuer, en partie hors bilan. a16z le montre, et répond que leur rentabilité (environ 20 %) reste bien supérieure à leur coût de financement (environ 10 %). C'est vrai aujourd'hui. Ça le restera si la demande suit.
- Ce sont des données américaines. Aucun chiffre du rapport ne porte sur le Maroc. Les tendances valent comme signal, pas comme mesure de notre marché.
8Sources
- a16z (Andreessen Horowitz), David George, State of Markets II, 30 septembre 2026, et la présentation complète en PDF (90 diapositives). Chiffres repris : diapositives 7, 15, 17, 18, 19, 20, 23, 27, 29, 33, 35, 44, 55, 79, 84. Les sources d'origine (Apollo, Morgan Stanley, Ramp, OpenAI, McKinsey, BNP Paribas, Indeed, TrendForce, PNC) sont citées sur chaque diapositive.
- Bank of America Institute, Not quite mAInstream: A consumer AI profile, mars 2026 : environ 3 % des foyers clients paient un service d'IA.
- Magica, Household-Paid AI Is Still Near 2% in PNC Data, but Access Is Broader : ce que mesure et exclut le chiffre de PNC, comparaison avec le streaming, enquête de Stanford.
Tadrij IA